SOLDATE INCONNUE



Il y a toujours plus inconnu que le soldat inconnu : sa femme.
Ce slogan, brandi en 1970 par des militantes féministes avant d'être aussitôt réprimé, pourrait être la phrase fondatrice de ce projet. Ma mère ne l'a jamais lu. Elle n'en avait probablement pas le temps.

Mon père était para, troupes de marine. Disponible en tous temps, en tous lieux, c'est la formule consacrée. Ce que cette formule ne dit pas, c'est ce qu'elle implique en miroir : qu'une femme, quelque part, soit disponible à sa place. Pour les enfants, pour le foyer, pour les absences, pour les retours. Pour tenir.

Dans mon cas, cette femme est ma mère.

Mon projet est né de là, à partir d’un geste intime : la photographier dans son quotidien, dans sa maison, dans ses mains occupées. Des scènes que j'ai regardés toute mon enfance sans les voir vraiment, parce qu'elles allaient de soi, parce qu'elles étaient le décor sur lequel se découpait la figure héroïque du père militaire.

Je photographie ma mère aujourd'hui, et je plonge dans nos archives : images familiales et de garnison, objets qui ont fait plus de dix déménagements. Je cherche à rendre visible ce qui a été systématiquement relégué hors champ, non par malveillance, mais par une logique institutionnelle qui faisait de la femme du militaire un rouage indispensable et silencieux.

La charge domestique n'est pas un sujet secondaire. C'est le sujet. Dans l'armée des années 70 et 80, la disponibilité totale du soldat n'était possible que parce qu'une femme assumait l'intégralité de ce qu'il laissait derrière lui à chaque départ. Sans statut. Sans salaire. Sans reconnaissance. La grande famille militaire avait un secret bien gardé : elle reposait sur le travail invisible et gratuit de ses épouses.

Ma mère a été cette femme-là. Complice de ce projet aujourd'hui, elle me laisse entrer dans son quotidien avec mon appareil. Ce geste entre nous, sa confiance, mon regard de fille, est lui-même au cœur de la série. Je ne prétends pas faire un travail objectif. Je fais un travail juste.

Ces photographies mêlent le présent et les archives, le portrait intime et la trace historique. Elles ne dénoncent pas, elles nomment. Elles donnent un visage et un corps à une génération de femmes que l'histoire militaire a oubliées dans ses marges.